Rosimond, le double de Molière

Claude de la Roze dit Rosimond, auteur et comédien, contemporain de Molière, premier sociétaire de la Comédie-Française est mort comme son double après avoir agonisé sur scène dans le rôle d'Argan dans Le malade imaginaire. C'est la relation fictive entre ces deux grands hommes qui est ici racontée à travers la réalité du théâtre du 17ème siècle avec ses histoires d'intérêts et de chair. L'existence de ce personnage truculent, jouisseur, provocateur bouscule, en tout état de cause, l'ordre établi.

L’ÂME DE MOLIÈRE. Où suis-je ?

ROSIMOND. Qui parle ? Je délire ou c’est la fin ?

L’ÂME DE MOLIÈRE. Rosimond, toi ? Même mort, je cauchemarde.

ROSIMOND, au bord de l’évanouissement. Serais-je déjà de l’autre côté ?

L’ÂME DE MOLIÈRE. Pourquoi viens-tu encore me tourmenter ?

ROSIMOND. Ah ! Molière, c’est bien vous ? Je vous ai tant espéré

L’ÂME DE MOLIÈRE. Que fais-tu dans mon fauteuil ?

ROSIMOND. Encore quelques scènes et je vous rejoins.

L’ÂME DE MOLIÈRE. Il n’en est pas question.

ROSIMOND. Vous et moi enfin réunis, la confusion sera totale.

L’ÂME DE MOLIÈRE. Ote-moi de tes souvenirs, dissocie-moi de toi. Epargne-moi ton éternité. Fais-le pour moi, Rosimond, pour que je retrouve le repos éternel, la conscience du rien.

ROSIMOND. Le repos, j’aurais pu l’obtenir en cette vie, si vous ne m’aviez pas si mal traité.

L’ÂME DE MOLIÈRE. Je t’ai laissé ta chance, tu n’as pas su la saisir.

ROSIMOND. Vous n’avez pas su me l’offrir.

L’ÂME DE MOLIÈRE, doucereux. Voyons, c’est ridicule, tu es jeune encore, il suffit d’y croire. La renommée arrive parfois quand on s’y attend le moins.

ROSIMOND, reprenant un peu de vigueur. Moi, au moins, sur scène, je vais expirer.

L’ÂME DE MOLIÈRE. Ah ! non, pas comme moi !

ROSIMOND. Oui, pas comme vous et vous le savez très bien : je me trouvais dans la salle, en ce jour du 17 février 1673. Vous souvenez-vous?

L’ÂME DE MOLIÈRE. Je me souviens très bien. Tu es même venu me tourmenter juste avant de jouer, tu as voulu profiter de mon état fiévreux.

ROSIMOND. Vous avez refusé mon aide. Qu’y puis-je ? J’ai assisté impuissant à votre agonie. Votre visage hagard, votre voix étouffée… Du grand art ! Vousvouliez frapper les esprits. Mourir sur les planches… Enfin presque ! Car votre dernier souffle, c’est hors de scène que vous l’avez lâché. Et c’est sur les dix heures du soir, Monsieur de Molière, que vous mourûtes rue de Richelieu, dans votre maison.

Rosimond a une nouvelle quinte de toux.

L’ÂME DE MOLIÈRE. En quelle année sommes-nous ?

ROSIMOND. Le 31 octobre 1686. Cela fait treize ans que je fais partie de votre troupe et que je vous remplace dans tous vos rôles, à la Comédie-Française. Voyez comme c’est plaisant.

L’ÂME DE MOLIÈRE. Continue de m’imiter, crois-moi, nous nous en porterons tous deux bien mieux.

Rosimond agonise exagérément.

ROSIMOND. C’est trop tard.

L’ÂME DE MOLIÈRE. Tu n’es pas tout à fait mort.

ROSIMOND. Presque tout à fait. Mon âme est à l’affût.

L’ÂME DE MOLIÈRE. La mienne ne saurait le supporter.

 

Lecture publique : lundi 24 juin à 15h suivie à 17h d’une signature du livre autour d’un verre.

Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris

Pièce publiée aux éditions « La librairie théâtrale » en mars 2013

Une fiction radiophonique (version courte) a été diffusée sur France Inter en 2010.


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