Un train dans la tête

La vie d'une femme, même solitaire, c'est aussi un roman. Entre la peur de s'engager et le besoin d'être aimée, Denise nous livre entre humour et dérision, fantasme et réalité, ses chevauchées sentimentales. La démesure est souvent au rendez-vous de cette confession, l'inconnu est la ligne d'horizon de cette quête effrênée. Ce goût du lointain l'entraînera finalement au plus proche d'elle-même, là où elle se découvrira, seule et nombreuse. Qui est réellement Denise H ? "La liberté n’est rien si elle n’est celle de vivre au bord des limites où toute compréhension se décompose." --Georges Bataille

Paroles d’auteur

Un train dans la tête c’est avant tout un hymne à la femme. Une femme en train de se dire, le plus simplement, le plus tragiquement, le plus crûment possible. Une femme qui se raconte dans ce qu’elle porte de plus intime en elle : ses habitudes, ses obsessions, ses désirs les plus inavouables. Une femme qui n’a pas peur des mots, qui se fout du regard de l’autre, qui veut simplement être libre.

J’ai écrit ce rôle en pensant à Véronique Rodier, d’abord parce qu’elle suit, participe, interprète les personnages de mes pièces depuis presque le début. Elle colle à mes personnages féminins d’une manière troublante. Elle sait capter toute la dérision de mon univers et son interprétation rend palpable le décalage nécessaire à la compréhension de mon théâtre. Elle se donne en toute liberté et joue avec mes mots comme une acrobate capable de sauter sans filet.

Biographie

Ce monologue a été créé en 2008 au Centre culturel Montgallet, puis au Festival Onze Bouge à Paris.

Extrait 1

Vendredi. Je sors, claque la porte derrière moi…

J’ai laissé mes clés à l’intérieur, mes pieds sont nus : Que faire ?

Aussitôt mon attention – j’allais dire mon intention – se projette sur la porte, l’appartement de Paul-André. Le pauvre ! Il doit dormir. J’ai quelques scrupules à le réveiller. Je n’ai pas le choix, les autres voisins sont des voisines.

Je déteste les autres femmes, elles me ressemblent tellement.

Je frappe fort. J’ai horreur de faire les choses à moitié. Il ouvre. Je l’ai réveillé !

-C’est vous ? Il me reconnaît.

-C’est moi ! Je tâche de me faire petite et jette un coup d’œil insistant du côté de mes pieds. Il constate. J’explique : Mes clés sont à l’intérieur, j’ai refermé trop vite.

-C’est dommage.

-Eh oui ! Il ne me reste plus qu’à appeler le serrurier.

-Ça va coûter bonbon.

-Vous avez le téléphone ?

-Bien sûr. Entrez. Thé ? café ?

-Thé.

-Vert ? noir ? fumé ?

-Allons-y pour fumé. C’est aussi son préféré. Je suis bien contente.

Il porte un caleçon uni rouge, ses jambes sont longues, blanches, imberbes ! – j’aurais parié quelques poils – ses pieds sont miraculeux !

C’est rare qu’on s’imagine saisir un pied à pleine bouche, de le lêcher sous la voûte et d’en sucer chaque orteil goulûment. Je frisonne.

-Vous avez froid ?

-C’est à cause de mes pieds, le carrelage est vraiment très frais.

-C’est souvent comme ça l’été.

-Ah oui ?… Il en sait des choses. Je finis par appeler le serrurier. Abuser ça ferait tout gâcher. Il faut savoir se faire désirer. Moi, je n’ai jamais su. Lui, je crois qu’il est en plein dedans.

C’est un homme, il a le temps.

Qu’est-ce que l’amour ma chère Denise – c’est ainsi que je me prénomme – d’où vient que l’on s’arrte sur tel ou tel ? Qu’est-ce qui provoque le frisson, le désir, l’envie de l’autre ?

Pour ma part, j’ai préféré m’arrter tout près de chez moi, ça fait gagner du temps.

J’ai fini mon thé. Il me pose des questions banales. Ce n’est pas ce matin qu’il va me chevaucher. Je crois deviner son sexe à travers le tissu fluide de son caleçon. Il n’est pas en érection.

C’est normal, j’ai pas mes chaussons !

Extrait 2

Moi, Denise H, la quarantaine, sans enfant, avide d’aventures dans l’enfer de ce monde…

Je dois me retrouver, recueillir, rassembler, recoller les fragments dispersés de mon moi intérieur. Qui suis-je ? Qu’attends-je ? Pourquoi ne me contenté-je pas ? Le bonheur, ça ne dépend que de soi. Même en période de guerre, de famine, de peste, de choléra, même au cachot, dans les camps, une jambe en moins, la gueule brûlée, tu peux être heureux, si tu le veux ! Et toi ma pauvre fille tu te plains alors qu’il n’y a rien dans ton existence, dans ton histoire, ni dans celle de tes ancêtres qui puisse justifier ton prétendu désespoir.

Bon d’accord tu n’as pas eu de père. Et alors ? La belle affaire, tu n’es pas la seule ! En plus tu as la chance de ne l’avoir jamais connu. Pense à tous ceux qui l’ont perdu alors qu’ils étaient en plein processus œdipien.

Le mien est mort le jour de ma naissance, à la suite d’un crash. Il se trouvait à New-York pour affaires. Ma mère l’a appelé en catastrophe quand elle a senti que j’allais bientôt faire ma sortie. Il lui avait juré :  » Pour rien au monde, je ne raterai la naissance de ma fille, dussé-je annuler un rendez-vous crucial, tu m’entends ? « . Et devant le scepticisme de ma mère, il ajouta :  » Plutôt mourir ! « . Pour une fois, il tint sa promesse.

Je n’ai jamais souffert de son absence. Ma mère m’en a fait un portrait objectif – pour autant que cela lui était possible. Un homme au physique quelconque, taille moyenne, pas plus intelligent ni stupide qu’un autre, coureur de jupon invétéré. Il avait beaucoup de succès. Les femmes sont très sensibles aux hommes communs. Seule une femme a le pouvoir, par le seul biais de son désir et de son imagination, de transformer un homme quelconque en partenaire idéal. Il suffit qu’elle décide de tomber amoureuse. Les hommes eux n’en sont pas capables, ils possèdent un taux d’imagination limité et concentré sur une seule et même région. Ce qui explique que dès qu’ils en ont fait le tour, ils vont voir chez la voisine. Y’en a là-dedans !

Extrait 3

Ah ! ma mère, si fervente, peu fière, douce, grondeuse, respectueuse, peu peureuse, suspendue aux joies simples de la vie, généreuse, généreuse.

Elle m’a eue, elle m’a voulue, elle m’a aimée. Rien à dire que ce souvenir indestructible d’une âme noble, un ange à mes côtés pour faire fuir les mauvais génies et pour me protéger quand je m’enfonce dans les ténèbres.

Où vas-tu Denise H, sur quelle rive penses-tu accoster, de quel pas et pour combien de temps ?

Je me regarde dans la glace et je me dis… Non, je ne me dis rien ! Pourquoi devrait-on impérativement se dire quelque chose quand on se regarde dans une glace. Je ne suis pas la belle-mère de Blanche-Neige. D’ailleurs je ne me regarde plus, je m’évite, je mets vite mes fards, mes dessous, mes dessus et l’affaire est bouclée. Paul-André. Paul-André que sommes-nous devenus ?


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